Selon le philosophe Alain Badiou (1), l'esprit de Pétain revit en Sarkozy

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Né en 1937, Alain Badiou
est l’une des figures majeures de la philosophie française, en France et à l’étranger
. Enseignant à l’ENS de la rue d’Ulm, il est l’auteur de classiques comme Théorie du sujet ou l’Etre et l’Evénement. A propos de son dernier livre De quoi Sarkozy est-il le nom ?, il vient d'accorder un entretien au Nouvel Observateur.

Résultat en deux temps : d'abord un long entretien filmé avec la journaliste Aude Lancelin.

Extrait :


Question : Vous allez aussi dans ce livre jusqu’à tenter une analogie entre sarkozysme et pétainisme. Pétainisme "transcendandental", il faudrait peut-être préciser ce point (rires). Qu’est-ce qui permet ce rapprochement historique pour le moins audacieux ?

Alain Badiou : « Je précise bien dans le livre que ce n'est pas de l'ordre de la ressemblance (...). C'est vraiment une analogie formelle.
Je donne du pétainisme une définition assez large. C'est je pense une constante de l'histoire française depuis la Révolution [de 1789], à savoir l'existence d'une figure de la réaction nationale, qui a des caractéristiques communes.
Premièrement c'est un régime dominé par la peur, de quelque chose.
Deuxièmement c'est un régime qui compose avec l'étranger, évidemment.
Troisièmement c'est un régime qui suppose qu'on peut mettre fin, véritablement, à la tradition révolutionnaire française (...). Ce que Sarkozy a lui-même énoncé sous la forme "il faut mettre fin à Mai 68 une fois pour toutes" (...).
Voila, l'ensemble de ces facteurs, je les appelle "pétainistes", uniquement parce que Pétain leur a donné évidemment la forme la plus violente. Je ne compare pas du tout Sarkozy à cette forme-là en tant que forme de violence : mais c'est le même esprit.»

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Deuxième temps : un entretien publié par Le Nouvel Observateur, sous le titre «Sarkozy, nous voilà...». Alain Badiou complète et précise sa réponse à la question déjà posée dans l'entretien filmé :

Question : Vous allez jusqu’à opérer une analogie entre sarkozysme et pétainisme. Qu’est-ce qui permet, selon vous, ce rapprochement historique pour le moins audacieux ?

Alain Badiou : « Il n’y a pas de ressemblance au sens strict, mais un esprit commun.
J’appelle "pétainisme" une forme particulière de la réaction française, qui existe au fond depuis 1815.
Premier trait : présenter une politique capitularde comme une régénération nationale.
La "rupture", c’est quoi ? Le démantèlement des acquis sociaux, le fait que les riches paient moins d’impôts, qu’on privatise de façon rampante l’université, qu’on donne les coudées franches aux affairistes.
Cette façon de déguiser une soumission au capitalisme mondialisé en révolution nationale relève en soi du "pétainisme", au sens formel.
Deuxième trait : une répression administrative très dure, visant des groupes tenus pour étrangers à la société "normale".
Il ne faut tout de même pas oublier que la dernière élection s’est gagnée sur la capacité à capter les électeurs du FN.
Créer des suspects, les Africains, ou les musulmans, ou les jeunes des banlieues, figures nébuleuses à réprimer et à surveiller, est une activité essentielle du nouveau pouvoir, loin d’être seulement son ornement extérieur.
»


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   Alain Badiou chez Taddei (25/10/2007)

Transcription de l'entretien ICI.

Extrait :

« Il y a une double guerre aujourd’hui. Il y a une guerre menée à l’extérieur : on voit de plus en plus nettement que Sarkozy c’est aussi le ralliement progressif de la France aux guerres qui sont menées dans le monde (...).

La guerre intérieure, c’est une guerre renforcée contre les plus faibles, c'est à dire ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui n’ont pas d’argent, ceux dont le travail est dur et ingrat, ceux qui viennent d’ailleurs parce qu’ils ne peuvent pas vivre là où ils sont, tous ceux là on va les ficher, leur demander des règlements nouveaux, les soumettre à des lois oppressives. La loi CESEDA sur la condition du séjour des étrangers est une loi que je n’hésite pas à qualifier de scélérate, c’est une loi de ségrégation, c’est une loi de persécution et il faut en demander l’abrogation. Sarkozy est le nom de tout cela. Après tout, avant d’être candidat aux présidentielles il a été longuement le chef général de la police. »

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Mise à jour 27/01/2008


Nouvel entretien video : Alain Badiou : "Il y a une barbarie sarkozienne" (Rue89)

   

   Entretien Alain Badiou (2)


Question : Que pensez-vous de la "politique de civilisation" invoquée par Nicolas Sarkozy ?

Alain Badiou : « Absolument rien. (...) C'est pour moi tout à fait obscur, surtout brandie par Sarkozy. Parce que Sarkozy peut se réclamer de tout à mon avis, sauf de la civilisation, tel que je conçois le mot (...). C'est un homme inculte (...). A mes yeux Sarkozy c'est un barbare, quand même... Il y a une barbarie sarkozyenne (qui est une barbarie contemporaine - pas une barbarie archaïque - une barbarie d'aujourd'hui). C'est à dire finalement : l'argent, l'ostentation, les yatchs, les top-models, une exhibition de la vie privée (contre laquelle je n'ai rien en soi, mais ce n'est pas n'importe quelle vie privée, c'est la vie privée de ceux qui ont les moyens de la vie privée, si je puis dire). (...) Tout ça compose à mes yeux un phénomène qui indique très précisément que le monde capitaliste contemporain n'est pas dans ses ressorts intimes un monde civilisé. Pas du tout. C'est un monde violent, c'est un monde du contrôle, c'est un monde de l'oppression, c'est un monde de l'inégalité féroce, de l'inégalité assumée comme nécessité naturelle. »


Mise à jour

Alain Badiou analyse le succès public de son livre De quoi Sarkozy est-il le nom ? :

   

   Dialectique chez TROPIQUES 6
   

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