dimanche 27 avril 2008
Le ton grave de Ségolène Royal,
Dressant un sévère tableau de la première année de gouvernance sarkozyenne, elle affirme qu'une autre politique est possible
« Gouverner c'est à la fois tracer un cap et donner une cohérence. Nicolas Sarkozy n'a donné ni le cap, ni la cohérence. »
(Ségolène Royal, 25/04/2008)
Forte intervention de Ségolène Royal vendredi matin sur France Inter, au lendemain de la "grand-messe" télévisée sarkozyenne.
C'est elle qui avait lancé les premières attaques contre la politique et le comportement du Président Sarkozy, il y a quelques mois, alors que celui-ci, encore soutenu par des médias complaisants, planait relativement dans les sondages. Là, le ton est plus grave.
Ségolène Royal - France Inter (25/04/2008)
Extraits.
« Je crois que les Français sont inquiets aujourd’hui, la question est de savoir s’ils sont rassurés après cette émission : force est de constater que non. On est même plus inquiets après l’émission qu’avant. On a le sentiment de ne pas avoir eu un Président de la République hier, mais un candidat perpétuel. Il a dit à cinq reprises : "j’ai ma part de responsabilité" (on sent d’ailleurs un peu la formule de communication : en clair ça veut dire "je me suis trompé"). Mais il s’est trompé sur quoi ? Il ne nous l’a pas dit, ni quelles conséquences il en tire pour rectifier sa politique : on ne le sait pas.fichus à l’issue de l’école primaire". Je crois qu’un Président de la République ne peut pas s’exprimer de cette façon là. Il a fait aussi beaucoup d’approximations, d’improvisation (Bernard Guetta vient d’ailleurs de le dire, en politique étrangère), il a dit des contrevérités sur la question des retraites, il nous a dit qu’il allait financer le RSA par la suppression de la prime pour l’emploi (c'est-à-dire 4 millions de salariés modestes vont voir leur pouvoir d’achat baisser). Il n’a pas répondu sur les préoccupations concrètes des Français : c'est-à-dire rien sur la question du pouvoir d’achat. Il a dit des aberrations sur l’éducation, il a par exemple dit : "15 % des élèves sont Il a donné une image de la France en situation d’échec, en particulier sur l’Education nationale. Il a osé dire que c’était l’échec global de l’Education nationale : ce n’est pas vrai. (...) Le Premier ministre avait dit qu’il attendait de cette émission une feuille de route : compte tenu de tout ce que je viens de dire - et il y aurait encore beaucoup de choses à souligner sur les approximations, les contrevérités, le sentiment que parfois il ne maîtrisait plus les choses : je crois que le Premier ministre a eu surtout une feuille de déroute. »
« [Le bilan de cette première année de présidence Sarkozy] est un échec grave, d’ailleurs les Français le savent, nous le sentons, la France est tirée vers le bas. Mais (...) une autre politique est possible, il est possible et urgent de faire autrement. (...) Nicolas Sarkozy [attribue], de façon assez malhonnête, [les difficultés de cette année] à des chocs extérieurs (il a identifié quatre chocs, en particulier la hausse du coût de l’énergie - [que l'on ne peut] pas nier : mais tous les pays sont confrontés à la hausse du coût de l’énergie). Or l’Allemagne par exemple est en excédent commercial. On pourrait prendre plein d’autres exemples dans lesquels les pays prennent à bras le corps leurs talents, leurs potentialités, la France en a beaucoup. »
« La France a besoin de réformes, mais où sont-elles aujourd’hui, qu’est-ce que c’est qu’une réforme ? Une réforme c’est prendre des décisions pour que cela aille mieux, pas pour que cela aille plus mal ! Une réforme c’est faire des choses avec les gens, et pas contre eux ! Or c’est ce qui est aujourd’hui en train de se passer. C’est de la brutalité, c’est beaucoup d’arrogance - contrairement à ce qui a été dit moi j’ai vu un Nicolas Sarkozy parfois méprisant à l’égard des Français (je viens de le souligner sur l’éducation), il a dit des monstruosités sur la laïcité, une fois de plus, en confirmant que les clercs et les prêtres donnaient du sens à la vie et pas les enseignants ; mais dans une société ce sont tous les adultes qui donnent du sens à la vie aux plus jeunes. Il a dit aussi des choses aberrantes sur la Chine - il a osé dire, pour se justifier qu’il se couche devant la Chine (disons les choses très clairement), il a osé dire que la Chine aidait le Darfour. (...) Est-ce que ce n’est pas inquiétant qu’un Président de la République et membre permanent du Conseil de Sécurité ignore à ce point, que chaque fois qu’il y a eu des résolutions contre le Soudan, la Chine a voté contre ? Donc même sur la politique étrangère il ne nous a pas rassurés, et au contraire c’est extrêmement inquiétant. »
« Je crois qu’il est en train de payer (...) la masse des mensonges qu’il a proférés pendant la campagne présidentielle. J’ai là sous les yeux un certain nombre de promesses. Souvenez-vous : "+ 25 % immédiatement de l’augmentation des retraites" ; "travailler plus pour gagner plus" ; "je propose la propriété pour tous" - la crise du logement n’a jamais été aussi grave qu’aujourd’hui ; "l’allocation adulte handicapée + 25 %" : on attend toujours. Le remboursement des soins d’optique écoutez, il avait dit exactement (le 5 février 2007) : "les remboursements pour les lunettes et les prothèses dentaires, on ne peut pas dire que c’est du confort, on ne peut pas se trimballer avec une dent qui manque et c’est pareil pour les lunettes ; ce n’est pas une question de mode c’est une question de nécessité, et je vais porter les remboursements à 50 %." Et là le gouvernement est en train de faire le contraire, c'est-à-dire de diminuer les remboursements. Donc je crois que la situation est grave ! Et hier, finalement, on a eu quelqu’un qui était satisfait de lui, il a même osé dire que cela allait mieux pour les Français ! Mais autour de nous on ne voit que des Français qui disent que ça va plus mal. »
« Qu’est-ce que c’est que gouverner ? Gouverner d’abord c’est prévoir, c’est donner du sens aux choses. Hier, on n’a eu aucun sens donné à la politique globale. Gouverner, c’est ensuite dire la vérité. Il y a eu beaucoup de contrevérités qui ont été dites hier. Et enfin gouverner, c’est rectifier son action lorsque l’on fait des erreurs. Il a reconnu ses erreurs : [mais] c’est un truc de communication (...). [Moi] si je reconnais des erreurs, (...) j’en tire les conséquences : c’est à dire que je rectifie les choses, je réajuste ce que je dis ou ce que je fais. Ce que l’on attend quand on reconnaît des erreurs, ce n’est pas seulement une opération de communication pour que ce matin les gens puissent dire "ah ben il a reconnu ses erreurs il est plus modeste qu’avant". Non ! C’est d’aller jusqu’au bout de cette logique (...). »
« Moi j’ai proposé que (...) avec les 15 milliards [du paquet fiscal], on double la prime pour l’emploi pour les 8 millions de salariés. Lui, il vient de dire le contraire : on va supprimer la prime pour l’emploi pour 4 millions de salariés. C’est quand même très grave ! Il fait de la redistribution entre les précaires et entre les gens modestes ; au lieu de reprendre aux plus riches, pour redonner aux plus pauvres : c’est ça que les gens attendent. (...) Il a défendu le bouclier fiscal, mais qu’est-ce que c’est que le bouclier fiscal ? Il y a même une personne qui a reçu un chèque de ristourne de 7 millions et demi d’euros ; il y a eu 350 millions d’euros rendus à 15 000 contribuables, les plus riches. Donc il faut arrêter ! Il faut cesser de redonner cette année en 2008 15 milliards aux plus favorisés, et encore en 2009 15 milliards au plus favorisés - parce qu’il faut que les Français comprennent bien que ces fameux cadeaux fiscaux, c’est tous les ans ! Donc il faut récupérer ces moyens là, pour les remettre là où c’est nécessaire, c'est-à-dire sur le pouvoir d’achat des salariés, et sur l’innovation dans les entreprises, je le répète une autre politique est possible. »
« Il y a quelque chose de profond qui est en train de se déliter [dans le pays], et en particulier la question des services publics. Le premier devoir de l’opposition, des élus d’opposition qui sont sur le territoire, c’est d’essayer d’amortir les chocs d’une mauvaise politique aujourd’hui, de quelque chose qui détruit des solidarités profondes. Dans la Région que je préside (...) il y a la suppression de 9 tribunaux d’instance et de 2 tribunaux de commerce ; il y a la suppression de 11 plateaux de chirurgie dans les hôpitaux, [dans] des villes petites et moyennes ; il y a 40 écoles qui vont fermer en milieu rural et il y a 74 suppressions de formation professionnelle pour les lycéens. Aujourd’hui les lycéens bloquent les lycées, pourquoi ? Parce qu’ils veulent travailler. Il y a la suppression du Brevet d’enseignement professionnel, ce qui est grave pour les entreprises, et ce qui est grave pour les jeunes. Eh bien moi je dis qu’il est possible de faire autrement, et la responsabilité de l’opposition aujourd’hui, et même des Français, vraiment c’est d’exiger autre chose. C'est-à-dire qu’on cesse de casser ce qui fonctionne bien dans le pays ; qu’on réforme l’Etat pour déployer les énergies qui sont sur le territoire, et il y en a ; qu’on donne du potentiel aux Français qui veulent aller de l’avant, et aux entreprises qui veulent aller de l’avant. Je pense que comme ça, la France pourrait remonter la pente. »
« J’ai été candidate à l’élection présidentielle et donc je sais, pour avoir parlé aux Français, avoir convaincu 17 millions de Français, qu’il y a une autre vision de la France, qu’il y a d’autres valeurs à mettre en mouvement, qu’il y a un potentiel formidable qui est aujourd’hui freiné et cassé par des réformes injustes et inefficaces. Et je le dis, le plus clairement, le plus fermement possible, parce que ma responsabilité c’est d’entretenir l’espérance aussi, c’est de dire aux Français que ce n’est pas possible de continuer comme ça pendant quatre ans. Et donc on va tout faire pour que de vraies réformes arrivent (...). »
Ségolène Royal répond ensuite à quelques questions d'auditeurs.
Question : Si vous aviez été élue l’année dernière, quelle mesure auriez vous prise, la mesure phare que vous auriez pu prendre pour améliorer le pouvoir d’achat, et à votre avis quel en aurait été le résultat à cette période, un an après ?
« J’aurais fait plusieurs choses. D’abord, puisqu’il y avait une marge de manœuvre de 15 milliards (que Nicolas Sarkozy (...) a donnés en cadeaux fiscaux aux plus riches), j’aurais utilisé cette marge de manœuvre pour premièrement baisser la TVA. Deuxièmement pour doubler la prime pour l’emploi, ce qui aurait fait du pouvoir d’achat. Troisièmement j’aurais baissé les taxes sur l’essence, puisqu’il y a une partie de la consommation d’essence en taxes (Nicolas Sarkozy a supprimé le système qui faisait que lorsque le prix du brut augmente, les impôts sur l’essence diminuent, et ça je pense que j’aurais rétabli ce dispositif). Mais surtout, j’aurais mis en place une politique très volontariste de contrôle, non pas des prix, parce que vous savez que ce n’est pas possible, mais de contrôle des marges. C’est là où il y a un vrai problème. Hier Nicolas Sarkozy nous a raconté pour la troisième fois l’histoire de la tranche de jambon, d’ailleurs en exagérant. Le Président de la République, il n’est pas là pour raconter des histoires de tranche de jambon, mais pour résoudre le problème de la hausse des prix. Il nous a dit "la hausse du prix du jambon, c’est + 40 %" : comme sur tout il exagère, ce n’est pas + 40 c’est + 20 % (ce sont les yaourts qui augmentent de 40 %), mais passons ! La question est de savoir comment on répond à ce problème. »
Le soir, Ségolène Royal était au 20H de France 2.
« Cette année est ratée, elle est perdue pour la France (...). Au fond c'est très simple ce qui s'est passé. Nicolas Sarkozy s'est occupé, et s'occupe encore, plus de lui-même que de la France. Et à un moment ça se paye : le problème c'est que ce sont les Français qui en subissent les conséquences. »
« Nicolas Sarkozy est Président de la République, et on a eu affaire à un candidat perpétuel, reprenant des promesses de campagne - alors même que celles que les Français attendaient n'ont pas été réalisées. »
« La France a besoin de réformes, mais la France n'a pas besoin d'être brutalisée, comme ce qui se passe dans l'Education Nationale. Pourquoi casser, pourquoi brutaliser, pourquoi ne pas réformer avec les gens, plutôt que de réformer contre eux ?»
« J'ai été très choquée quand Nicolas Sarkozy a dit "il y a 15% d'élèves qui sont fichus". J'estime qu'un Président de la République n'a pas le droit de parler comme cela (...). Aucun enfant n'est "fichu", au contraire il faut continuer à leur tendre la main, et à leur donner les moyens de réussir à l'école. »
« J'ai été très choquée aussi lorsqu'il parle de lui-même en disant, à propos d'un futur prochain quinquennat : "je vais quand même pas en reprendre pour 5 ans". On a l'impression que finalement ce qui l'a intéressé c'est d'arriver au pouvoir, que aujourd'hui il s'ennuie, qu'il s'occupe surtout de lui-même : mais la France a besoin de continuer à avancer. La France a du potentiel, la France a besoin de réformes, une autre politique est possible (...). »
« [Sur le RSA] il faut distinguer entre les annonces et la réalisation - la façon dont sont financées les réformes et [la façon] dont elles sont conduites. Ce qui est très choquant dans ce qui a été annoncé hier, c'est que il va reprendre aux gens modestes (c'est à dire aux smicards, qui touchent aujourd'hui la prime pour l'emploi - donc il va reprendre à 4 millions de salariés sur 8 millions) la prime pour l'emploi, pour financer le Revenu de Solidarité Active. Mais c'est tout à fait choquant ! Le RSA doit être financé avec les cadeaux fiscaux qui eux doivent être supprimés. Rappelons quand même que 15.000 contribuables [les plus riches] ont reçu en ristourne 350 millions d'euros ! (...) Ce n'est pas raisonnable de faire cela, et en plus c'est injuste. Je crois moi que les Français sont prêts à accepter des réformes, si elles sont conduites avec eux, si elles sont justes (...). »
« Gouverner c'est à la fois tracer un cap et donner une cohérence. Nicolas Sarkozy n'a donné ni le cap, ni la cohérence. »
« Pour avoir porté une campagne présidentielle et avoir dessiné un autre visage de la France que celui qui nous est proposé aujourd'hui, je suis convaincue que la France a beaucoup de potentiel, que les Français ont envie d'aller de l'avant, de croire en leur avenir (...). »
« Quand un pays est comme ça tiré vers le bas, et qu'on lui fait croire en plus que rien n'est possible (parce que c'est ce qu'a dit Nicolas Sarkozy - il a fait appel aux "chocs extérieurs", à la crise internationale pour expliquer qu'il ne pouvait rien faire) : [il se trouve que] d'autres pays arrivent à s'en sortir, parce qu'ils réforment mieux. »
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