lundi 12 mai 2008
Les sévères diagnostics de Emmanuel Toddn
Emmanuel Todd, relativement discret dans les médias, se distingue toujours par la pertinence et l'originalité de ses analyses. Ce qui ne l'empêche pas de répondre parfois, au rebours de la traditionnelle posture du commentateur omniscient : "c'est une question que je ne me suis pas posée" ou "je n'ai pas étudié ça dans le détail" !
Emmanuel Todd vient d'accorder un long entretien sur France Info. Extraits, en particulier sur l'action de Nicolas Sarkozy (mais il y a aussi par ailleurs de très intéressantes analyses sur l'Europe) :
ParlonsNet 11 E. Todd (09/05/2008)
Sur le Président Sarkozy :
« L'un des problèmes des français, c'est qu'il [ont] élu un Président, mais que la France [n'a] toujours pas de Président. Le problème, c'est ce qu'on a constaté cette année, c'est - au-delà des discours, du volontarisme - une certaine incapacité de Nicolas Sarkozy à réellement incarner, "activer" la fonction présidentielle. »
« Le premier "péché originel" de Sarkozy, c'est qu'il a été élu à la suite de l'affaire des banlieues. C'est le Ministre de l'Intérieur qui a foutu le feu aux banlieues, qui a créé une panique** (tous les sondages montrent que ça a été très important dans l'embardée à droite du 1er tour des élections présidentielles), et il a - consciemment ou inconsciemment, cela reste à discuter - utilisé ces thématiques, anti-jeunes, anti-immigration, identitaires (...), pour se faire élire! (...) Sarkozy c'est ça. (...) Et c'est quelque chose qui reste menaçant. Il peut repartir dans cette direction si les choses continuent de s'aggraver. »
** Ne pas oublier que Sarkozy a été élu grâce aux "voix des vieux" (sans oublier celles siphonnées au FN) : si seuls les moins de 68 ans avaient voté, Ségolène Royal serait actuellement Présidente.
« Quand je dis que Sarkozy a été plus loin que Le Pen, c'est parce que Le Pen était dans le domaine du verbe. D'ailleurs l'irruption du Front National sur la scène électorale a plutôt correspondu à un moment d'apaisement des tensions dans les banlieues. C'était l'époque où les cafetiers tiraient sur les jeunes d'origine maghrébine : cela s'est plutôt arrêté ou cela a plutôt diminué, après l'arrivée du FN comme force électorale, qui a apparemment servi d'exutoire. Là, quand je disais que Sarkozy avait été plus loin, c'est qu'il pouvait aller plus loin : il a été Ministre de l'Intérieur, il a utilisé l'appareil d'Etat (la police etc.) dans une politique de provocation dans les banlieues. Il a mis vraiment la question au centre du débat national. Et puis on a un Ministère de l'Identité nationale... On a en permanence une activation, je dirais cynique, de l'immigration comme thème électoral. »
« [Sarkozy] a toutes les cartes en main, mais dans le monde actuel, avoir toutes les cartes en main au sens politique, cela ne sert à rien ! (...) Je vois son drame, ce qui lui arrive : c'est un homme agité, qui visiblement manque de confiance en lui sur le plan intellectuel, qui nous a fait un numéro extraordinaire de volontarisme ("je vais tout faire, je vais faire ceci je vais faire cela") (...), et c'est le moment où les français prennent conscience du fait que l'évolution de la situation économique mondiale (...) va faire baisser leur niveau de vie (...). Pour les gens, le début de la présidence Sarkozy c'est le début du déclin de leur société. »
« Sarkozy (...) fait appel à tout ce qu'il y a de mauvais en nous. (...) Je pense que les hommes sont égaux, qu'il faut augmenter les salaires, ne pas taper sur le immigrés : c'est tout à fait normal que j'aie un vocabulaire un peu ferme. »
Sur la politique internationale de la France :
« [Le virage atlantiste], du point de vue d'un pays comme la France, c'est une véritable catastrophe diplomatique. La France n'intéresse le monde que pour ces deux caractéristiques : de démocratie occidentale porteuse des grandes valeurs de la Révolution, d'égalité, de Droits de l'Homme etc. ; et d'indépendance vis à vis de l'autre grande tradition démocratique, libérale occidentale anglo-saxonne. A partir du moment où la France s'aligne sur les Etats-Unis, elle cesse d'exister littéralement, elle n'intéresse plus personne. Et ce n'est pas juste une question de principe : il faut voir que dans une politique un peu réaliste d'exportation de centrales nucléaires, de systèmes d'armement de pointe, de technologie aéronautique ou spatiale, une France qui est alignée sur les Etats-Unis, ne donne plus, à ses acheteurs éventuels non-alignés, de garantie de non-alignement. Donc en fait il va y avoir un coût assez élevé, je pense, en termes économique et technologique, du sarkozysme. Alors qu'on devrait être en train de collaborer à toutes sortes de projets intéressants, avec les Russes, avec l'Iran, avec l'Inde : Sarkozy est en train de nous planter tout ça, par son alignement atlantiste. »
ParlonsNet 11 E. Todd, Bétancourt & la diplomatie spectacle
Sur la politique internationale de la France :
« En ce qui concerne le rapport de Sarkozy au monde extérieur, mon hypothèse de base c'est que pour lui la politique internationale c'est la gestion des rapports entre les Hauts-de-Seine et la Seine Saint-Denis. Il est arrivé sur la scène internationale sans vraiment savoir ce que c'était. »
« Nicolas Sarkozy, il a déjà tout brûlé ! Puisque une fois que l'on est alignés sur les Etats-Unis, quand on est un pays comme la France, on ne peut plus rien faire ! [Sarkozy] a défini au départ, pour tous ses partenaires utiles éventuels possibles (la Russie, l'Iran, l'Inde - la Chine d'une certaine manière, malgré les problème qui se posent sur le plan commercial), il a défini la France comme inutile ! Au point que maintenant, la grande puissance européenne qui pourrait incarner une certaine idée d'autonomie, de politique raisonnable par rapport à celle des Etats-Unis, c'est l'Allemagne ! Sarkozy a déjà mis la France au-dessous de l'Allemagne, dans la dimension de "l'indépendance raisonnable". »
ParlonsNet 11 E. Todd, les empires et l'aligment US de Sarko
« La "doctrine occidentaliste", à laquelle s'est rallié Sarkozy : une sorte de fatras mêlant islamophobie et autres - "l'important c'est de se serrer les uns contre les autres", "nous occidentaux d'origine chrétienne blanche je ne sais quoi", de refaire le lien transatlantique, et de décliner ensemble, dans une ambiance paranoïaque : ce n'est pas intéressant ! Et en plus ça ne me parait pas la tradition française. La tradition française c'est l'Homme universel, ce n'est pas un Homme occidental... »
Le 4 avril 2007, sur BFM-TV, Emmanuel Todd énonçait déjà quelques unes de ses idées-force : sur la nécessité d'un protectionnisme européen, sur un aveuglement des élites françaises ; sur l'Iran.
A propos du candidat Sarkozy, certaines de ses affirmations apparaissent maintenant comme de cruelles prophéties...
Emmanuel Todd invité de Bourdin &Co RMC
Sur l'identité nationale :
Jean-Jacques Bourdin : « Comment interprétez-vous le débat sur l'identité nationale?»
Emmanuel Todd : « Je crois que c'est assez classique. Quand on est dans une société qui n'arrive pas à résoudre ses problèmes économiques, et où les dirigeants, les candidats, n'arrivent pas ou se refusent à proposer de vraies solutions économiques, la solution c'est la fuite dans la recherche de boucs émissaires. Nicolas Sarkozy, lorsqu'il a lancé cette thématique de l'identité nationale, d'un ministère de l'Immigration, a révélé qu'il n'avait pas de programme économique. C'est à dire qu'il n'avait pas de solutions économiques convaincantes, donc il lance la pays dans une recherche de boucs émissaires. C'est assez classique dans l'histoire des sociétés occidentales. (...) En remettant cette question de l'identité, de l'immigration, de l'insécurité, au centre du débat électoral, Nicolas Sarkozy (que je considérais jusqu'à présent plutôt comme un personnage ridicule, insignifiant), est quand même devenu quelque chose d'important, parce qu'il a pris le risque de réintroduire dans le débat ces catégories maléfiques d'identité. »
Sur l'Iran, sur la parole de Nicolas Sarkozy :
« C'est un pays avec lequel il faut être patient, c'est un pays qu'il faut reconnaître comme puissance régionale, et surtout c'est un pays qu'il faut protéger contre une éventuelle agression américaine. (...) C'est un sujet sur lequel les candidats à la Présidence de la République devraient s'exprimer tout de suite clairement : il est très important pour la France de ne pas suivre les Etats-Unis dans une éventuelle agression contre l'Iran. »
Jean-Jacques Bourdin : « Je lui ai posé la question [à Nicolas Sarkozy] (...) ici-même, il a dit qu'il ne suivrait pas les Etats-Unis. »
Emmanuel Todd : « Je vais vous dire la vérité : le problème avec Nicolas Sarkozy, c'est qu'il raconte tout et n'importe quoi. Nous l'avons connu pendant longtemps pro-américain, atlantiste, allant faire des courbettes devant Bush (avec un discours de rupture etc.). Ensuite nous l'avons entendu, avec des discours faits par Henri Guaino, dans la catégorie du "national-républicanisme", ensuite nous avons eu le virage pétainiste avec le discours sur l'identité et l'immigration... La réalité de Nicolas Sarkozy c'est qu'on a aucune idée de ce qu'il fera. Vous savez il y a un slogan de Sarkozy : "Avec Nicolas Sarkozy, tout est possible". C'est ça le problème ! Tout est possible, et ce qu'il dit à un moment donné ne peut pas être pris pour argent comptant. »
Sur Sarkozy et la France :
Question d'auditeur : « Que vous inspire cette phrase [de Nicolas Sarkozy] qui a beaucoup fait parler d'elle : "la France, on l'aime ou on la quitte" ? »
Emmanuel Todd : « Moi je ne considère pas que Sarkozy aime la France. (...) La France c'est le pays de l'égalité, c'est le pays du respect pour la population, c'est un pays attaché à des valeurs universalistes... Ce que le discours de Sarkozy sur l'identité m'inspire, c'est un sentiment d'ahurissement. C'est lui qui a été faire des génuflexions devant Bush ; c'est lui qui a trahi la tradition gaulliste ; c'est lui qui ne sait pas ce qu'est la France. C'est pour ça que ce discours et cette situation est un peu folle. »
« Jacques Chirac a toutes sortes de défauts si on peut dire, mais c'est un homme qui lui est ancré dans la tradition française. C'est un homme qui a le tempérament démocratique. Jacques Chirac c'est un type qui peut parler à un intellectuel parisien, ou à un paysan du plateau de Millevaches, de la même manière. C'est un homme pour lequel les hommes sont égaux. (...) En termes de valeurs, de sensibilité, il est vraiment français. Sarkozy c'est l'élu de Neuilly à l'origine, c'est l'homme des riches, c'est un type qui promet d'être dur aux faibles, qui ne croit pas en l'égalité. On peut se situer au niveau des valeurs. »
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Emmanuel Todd : En Afghanistan, la France va être du côté du mal (avril 2008)
Ce billet a également été publié par Betapolitique.fr



