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affiche de Mai 68

   

    

La chaîne Public Sénat a rendu publique hier, sur Dailymotion puis LePost, une vidéo dans laquelle Vincent Peillon revient sur son "lapin à Arlette Chabot" du mois de janvier dernier (cette vidéo est un extrait, sorte d'"avant-première", d'un entretien qui sera diffusé dans 2 semaines sur Public Sénat).

Aujourd'hui, cette vidéo est reprise par divers sites de presse avec une présentation plus ou moins distordue, allant jusqu'à accréditer telle ou telle idée mensongère.

   

 

Verbatim de la vidéo :

Vincent Peillon :  « Je pense en même temps que j'ai fait des fautes, qu'ils n'analysent pas, par exemple sur Arlette Chabot, sur la démission d'Arlette Chabot. Ils ne sont pas mûrs pour aller jusque là de l'analyse. Et donc on a personnalisé, on a dit "c'est les médias" »

La journaliste :  « On a dit "il veut la tête d'Arlette Chabot" alors que... »

Vincent Peillon :  « Voilà, ça permettait... Ils ont communiqué sur la forme ("regardez, Staline est de retour") ce qui est quand même assez stupéfiant. »

La journaliste :  « Donc là vous reconnaissez que vous avez mal..., enfin été maladroit sur... »

Vincent Peillon :  « Très maladroit. J'ai fait ça dans ma cuisine, mon fils qui a 13 ans est passé, m'a dit "tu devrais pas mettre ça" (c'était mon seul conseiller, voyez les choses sont artisanales). Maintenant je l'écouterai tout le temps ! Je pensais qu'il était surtout bon en football, en fait il est meilleur que moi en politique. »

   

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1. La vidéo diffusée : une recherche de "buzz"

Cette vidéo n'est donc qu'un minuscule extrait (35 secondes) d'un entretien à découvrir dans 2 semaines (émission "Déshabillons-les" animée par Hélène Risser, durée 43 mn) : cet extrait a été choisi et rendu public par la chaine Public Sénat dans un but de réclame, selon une stratégie de plus en plus en vogue chez les "petites chaînes" : il s'agit d'essayer de faire "buzzer" quelque chose sur le net AVANT la diffusion de l'émission, pour attirer l'attention sur l'émission et sur la chaîne elle-même (la chaine Paris Première avait procédé ainsi pour l'émission La blonde et moi du 24/01/10, diffusant sur internet un extrait de 2 mn deux jours avant la diffusion de l'émission complète sur la chaine).

Le choix et la diffusion du mini extrait vidéo incombe entièrement à la chaine Public Sénat (et ceci dans un but de réclame) : Peillon n'a pas convoqué les caméras pour leur faire expressément cette courte déclaration de cuisine.

   

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2. Que dit Peillon dans cette vidéo ?

Propos très peu clairs sans connaître ce qui précède dans l'entretien. Par exemple qui sont ces mystérieux « ils » qui « n'analysent pas », « ne sont pas mûrs » et « ont communiqué sur la forme » ? On aimerait le savoir avec précision. Sans doute "les commentateurs", "les journalistes pour la plupart". Ou alors les dirigeants de France Télévisions (quoique d'âges mûrs) mis en cause par Peillon, et qui avaient répliqué par une tribune vengeresse dans Le Monde ?

On pourrait sans doute résumer les propos de Peillon ainsi : demander la tête de Chabot était « une faute », en ceci que les médias (ou les dirigeants de France Télévisions ?) ont eu tendance à se focaliser, à « communiquer » principalement là-dessus (sur le mode « Staline est de retour »).

Bref Peillon ne dit pas qu'il n'était pas justifié, sur le fond, de réclamer la démission de dirigeants du service public (parmi lesquels Chabot), responsables de la programmation d'infâmes débats à répétition destinés à complaire au pouvoir. Il dit simplement que du point de vue d'une "stratégie médiatique", médiatiquement parlant, c'était « une faute », quelque chose de « très maladroit »sur la forme » : car ouvrant une brèche à des attaques caricaturales de type "Staline est de retour").
 

       

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3. Le "buzz" sur la vidéo : de la distorsion au mensonge

Au départ du "buzz", la chaine Public Sénat s'en tenait dans ses titres (sur Dailymotion puis LePost) à une citation littérale de Peillon : « J’ai été très maladroit ».

Première distorsion cependant : maladroit médiatiquement ou « sur la forme » aurait-il fallu préciser, pour que la présentation soit claire et surtout en conformité avec la réalité de la pensée de Peillon.

Divers organes de presse sur le net reprennent aujourd'hui cette source Public Sénat, en y ajoutant divers degrés supplémentaires de distorsion.

On observe dans les titres l'apparition de mots tels que « s'excuse » (20minutes), « mea culpa » (LeFigaro.fr), « regrette » (AFP, => LeParisien.fr, Le Monde.fr).

Deux idées mensongères finissent par être accréditées par ces "reprises de presse":

1. Peillon changerait d'avis et déclarerait maintenant que demander la démission de Chabot était une erreur en soi, n'était pas quelque chose de justifié.

=> Or on l'a vu : si Peillon reconnait « une faute » médiatiquement parlant, une faute de stratégie (lui ayant fait prêter le flanc à des attaques de type "Staline est de retour"), il ne dit pas du tout que sur le fond il a eu tort de demander la démission de responsables d'une programmation servile sur le service public !

2. Peillon regretterait, chercherait même à s'excuser auprès de Chabot.

=> à AUCUN moment dans la vidéo, Peillon ne parle de regrets sur le fond (il ne fait qu'analyser et diagnostiquer a posteriori « une faute » d'ordre médiatique), ni d'excuses ! Et on n'a même pas l'impression qu'il penche dans cette direction : le mini extrait vidéo le montre dans la posture de l'analyste après coup et à distance, et parfaitement bien dans ses bottes.

 

Cerise sur le gâteau : une grosse erreur de retranscription de l'AFP.

"Je pense en même temps que j'ai fait des fautes, qu'il(s) n'analyse(nt) pas"

devient dans la dépêche AFP :

"(...) j'ai fait des fautes que je n'analyse pas"

Faute reprise à l'identique par LeParisien.fr, LeFigaro.fr, 20minutes.fr, Europe1.fr.

Il suffisait de réécouter la vidéo pour vérifier... (35 secondes chrono)

   

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4. Conclusion

"Internet" ressemble à une multitudes d'îlots (les sites), plus ou moins gros, plus ou moins reliés entre eux, chacun essayant d'attirer à soi l'attention des passants (les internautes), circulant à grande vitesse et souvent à haute altitude. Un moyen rapide et efficace pour cela, est d'arriver à lancer un "buzz". Le principe du "buzz" est celui du "bouche à oreille", mais très accéléré (cela se passe via et "sur" internet). Évidemment, plus le "message" est simple et frappant - mieux : choquant -, plus grande sera la chance de "créer le buzz"... L'objectif premier du "buzz" n'est pas de livrer une information, mais plutôt publicitaire : il s'agit de se faire remarquer, d'attirer à soi, source du "buzz", un maximum de trafic.

Dans ce contexte de concurrence plus ou moins acharnée pour attirer l'attention du passant, et malgré la tentation de faire "frappant" pour se faire remarquer, un journaliste digne de ce nom se devra de rester au plus proche de la source, de distordre le moins possible la réalité des faits. Dans le cas précis qui nous occupe, on ne félicitera pas l'AFP, ni Le Monde théoriquement "journal de référence"... Pas plus que la chaine Public Sénat, qui a taillé à la serpe dans un long entretien pour livrer à la foule un mini extrait à moitié incompréhensible pour l'auditeur pressé, et avec une présentation sournoisement orientée : tout ceci pour de strictes raisons publicitaires. Mais "buzz" réussi... Au détriment de la vérité et de la réalité des faits.

Ironie du sort, comme disait un commentateur : « c'est précisément tout ce système médiatique, qui tend à transformer la politique en spectacle, que Peillon s'évertue à dénoncer »...
 

 

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Mise à jour 05/03/2010

    

De la désinformation à la divagation littéraire

Après la source Public Sénat (2 mars), puis les reprises par certains sites de presse (2 et 3 mars), on peut observer à l'œuvre depuis hier 4 mars une troisième couche de distorsion : dans les billets de quelques blogueurs.

On constate que ces blogueurs prennent pour argent comptant et base de travail, les deux idées fausses résultant de l'action des deux couches de distorsion précédentes (Peillon reconnaitrait une erreur sur le fond ; il regretterait et chercherait à s'excuser). 

Forts de ces acquis, ces blogueurs laissent libre cours à leur verve, à leur inspiration littéraire ou poétique, dépassant là allégrement le stade de la distorsion ou de la simple "désinformation".

Court florilège :

« V. Peillon est rentré à la niche »
« Piteux, pathétique, (...) V. Peillon regrette ses paroles maladroites »
« Claudiquant il est rentré dans le rang »
(Piratage(s))

« Spectaculaire contrition »
« Bravache de la veille qui se répand aujourd’hui en excuses »
(Article XI)

« Vincent Peillon a tort de s'humilier devant Chabot »
« Il gémit et se tortille pour obtenir le pardon des vaches sacrées »
« son abjuration et repentance »

(le blog de Jean-Luc Mélenchon)

Cette 3ème "couche de distorsion" a quelque chose de sympathique : elle ne prête pas à grande conséquence (vu l'infime audience des blogs), d'autre part cette divagation de type "littéraire", de par sa déconnexion à peu près totale avec le réel, et surtout par sa fantaisie débridée, comme hallucinée, toute orientée vers l'excès et la provocation, n'est pas sans faire penser à certaines manifestations du célèbre mouvement Dada.

 

 

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Mise à jour 17/03/2010

 

Après la diffusion de l'émission sur Public Sénat, on peut ausculter l'intégralité du passage de l'entretien traitant de "l'affaire Chabot" (à partir de 0'52) :

   

 

   

On le voit, pas de quoi fouetter un chat.

Petit détail : dans le verbatim du mini extrait publié par Public Sénat, Peillon disait très précisément :

« Je pense en même temps que j’ai fait des fautes, qu’il n’analyse pas »

et non pas « qu'ils n'analysent pas »

Mais ça on ne pouvait le savoir sans avoir vu ce qui précède dans l'entretien, c'est à dire pas avant la diffusion de l'émission entière deux semaines plus tard! Peillon parlait du psy invité dans l'émission à commenter ses faits et gestes (psy invisible dans le mini extrait), et non pas comme on aurait pu le penser, des journalistes ou des commentateurs en général.

La partie de l'entretien la plus intéressante sans doute : lorsque Peillon parle de Ségolène Royal.

 

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Mise à jour 05/04/2010

   
Jean-Luc Mélenchon, aux prises aujourd'hui avec son propre "buzz", revient sur son blog sur ce qui s'était passé il y a un mois avec Peillon :

« Je me suis souvenu d’une discussion avec Vincent Peillon à ce sujet. Je l’avais accusé sur ce blog d’avoir reculé et de s’être excusé vis-à-vis de Chabot. Je le faisais sur la foi d’une brève lue dans « Le Monde ». Il me le reprochait. Il me dit qu’il ne s’est nullement excusé et que le journal avait retenu une phrase dans un entretien très long. On voit que les méthodes ne changent pas… »


C’est un peu court comparé aux 3 grands paragraphes qu'il avait pondu à l’époque pour taper sur Peillon (Mélenchon aurait pu reconnaître plus explicitement son erreur, là c’est quand même un peu elliptique), mais ça ira !

A noter la parfaite camaraderie avec laquelle Peillon exprime son soutien à Mélenchon aux prises avec son "buzz", dans le Confidences+ tourné en marge de l'émission Dimanche+
(C+) du 4 avril dernier :

   

 

 

      

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Mise à jour 21/04/2010

   

Conclusion de l'affaire du buzz sur les "regrets" ou "excuses" de Peillon, avec cet article signé Olivier Poche :

Les fausses excuses de Vincent Peillon (Acrimed)

    

    

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A lire, sur "l'affaire Peillon-Chabot" :

Le Tribunal du « Grand Journal » de Canal Plus juge Vincent Peillon (Acrimed)

« La Faute de M. Peillon », fable (1) : Haro sur le tricheur (Acrimed)

« La Faute de M. Peillon », fable (2) : « Circulez, y a rien à voir » (Acrimed)

Il faut sauver le soldat Peillon, par Jacques Merlino (LeMonde.fr)

Vincent Peillon : l'homme qui a fâché la meute des éditorialistes de l'audiovisuel (Bruno Roger-Petit - LePost)

Aphatie, Duhamel, et le mensonge de Peillon (Daniel Schneidermann - @rrêt sur images)

   

A lire, sur le phénomène des "buzz" :

AFPisation de la vie publique : bienvenue en buzzocratie ! (Romain Pigenel - Variae)

Sous le règne du buzz, malaise dans la politique et l'information (Narvic - Slate)

La recherche du "buzz", déliquescence du journalisme (Agoravox)