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Emmanuel Todd

   

   

Invité de l'émission Ce soir (ou jamais!) de Frédéric Taddéi sur France 3, mardi 21 septembre 2010, Emmanuel Todd s'est livré à un feu d'artifice avec son habituelle pénétration d'esprit, et aussi un très appréciable langage de vérité, pour cerner et qualifier les agissements de l'actuel chef de l'État dont chaque semaine qui passe fait se demander quelles nouvelles bornes il va bien pouvoir encore franchir. (1)

(1) Un commentateur notait récemment : « Tout ce qu'on peut espérer, c'est que ces personnages sans scrupules (chose avérée depuis la sortie anti-Roms de fin juillet, destinée à faire oublier le "woerthgate" (en attendant le "sarkozygate")), n'en viendront pas un jour, peu avant les prochaines présidentielles par exemple, à "susciter" eux-mêmes un attentat. »

      
   

Sarkozy «travaille contre l'intérêt économique national»

   


Todd : « Sarkozy travaille contre l'intérêt économique national »

Jacques Attali : « (...) les basses petites questions de politique intérieure, où la droite obsédée par l'extrême-droite joue sur son terrain avec beaucoup beaucoup de danger. »

Emmanuel Todd : « Oui je crois que l'on est confrontés à... Enfin il y a un élément de folie... Quand j'entendais Sarkozy dire qu'on ne pouvait pas insulter le président de la France etc., la vérité c'est que c'est un homme qui nous fait découvrir la honte d'être français. Mais je crois qu'il y a une chose que l'on ne voit pas et dont on ne parle pas assez. Le fond du débat est moral : il y a des choses que l'on ne fait pas, on parle de valeurs, tout cela c'est très bien. Mais ce qu'il faut bien voir c'est que le jeu de Sarkozy (se présenter comme "français de chez français", "capable en tant que français de résister aux pressions européennes en jouant sur ces sentiments xénophobes"), il faut voir que l'intérêt de la France n'est pas là ! C'est à dire que toute la politique extérieure de Sarkozy depuis qu'il est là (dans sa posture anti-musulmane, anti-ceci anti-cela ou anti-Roms), donne une image de marque à la France qui nous coûte très cher ! On peut parler d'intérêt national au sens économique ! C'est à dire que à cause de ces singeries produites par notre président, on ne peut plus vendre une centrale nucléaire parce qu'on est alignés sur les Etats Unis, nos technologies de pointe ne sont plus fiables, (...) on se fait enlever nos otages et on se les fait tuer... Nous avons effectivement un président qui pour des raisons de basse politique intérieure, travaille contre l'intérêt national, et qui est un danger pour notre propre pays. Quand on se sera débarrassés de lui, on va avoir des économistes, on pourrait jouer à faire de beaux modèles économétriques, pour nous dire ce que nous a finalement coûté le sarkozysme !, avec sa politique extérieure irresponsable. Le monde de la globalisation est un monde de compétition, c'est un monde dur, où les pays doivent avoir de bonnes images de marque. Le coût final du sarkozysme ce sera des centaines de milliards d'euros et des centaines de milliers d'emplois. C'est ça qu'on ne voit pas. (...) La morale est très importante, je ne voudrais pas donner l'impression d'être un type cynique qui ne voit pas la gravité des choses. Mais il ne faut surtout pas laisser s'installer l'idée que Sarkozy est immoral mais efficace pour la France. Il est immoral, et il nous fait perdre énormément, en termes d'intérêt économique national. »

 

 

« une xénophobie téléguidée par en haut »

   


Todd : « Sarkozy ne s'intéresse pas aux problèmes de la France »

Emmanuel Todd (à 0'17) : « La réalité de la société française dans ses tréfonds, c'est une chute d'intérêt pour la question de l'immigration, et la montée d'une angoisse économique pure, liée à la globalisation. Ce qui est très particulier dans la période que l'on vit, c'est que la "pulsion phobique" sur l'immigration vient maintenant du haut de la structure sociale. Cela ne vient plus "d'en bas"... A l'époque du Front National triomphant, on était dans une situation où visiblement les milieux populaires étaient angoissés, parce qu'il y avait des gens d'origine arabe, qui avaient un système de mœurs différent, et les élites en haut refusaient de voir ce qui se passait. Là on est passés dans un univers inversé ! (...) Ce qu'on a c'est une sorte de stimulation ou d'évocation du problème de l'immigration, qui vient d'en haut, et qui a sans doute atteint son stade ultime, et le plus ridicule, avec l'histoire des Roms ! (...) Les Roms c'est quelques milliers d'individus, c'est un problème tout a fait secondaire dans la société française, dans un pays où le nombre de délocalisations et de pertes d'emplois industriels annuelles a doublé depuis la crise économique : voir le président, de la République française, concentrer son activité sur le groupe immigré étranger le plus petit, le plus faible, le plus fragile etc., mais c'est ridicule ! Le vrai message du sarkozysme, quand il pourchasse les Roms (...), ce qu'il nous dit fondamentalement c'est : je vais pourchasser les Roms parce que je ne vais pas m'occuper des français. C'est ça le message ! Cette histoire de Roms c'est la preuve que Sarkozy ne s'intéresse pas aux problèmes de la France. »

Jacques Attali (à 2'24) : « Ce qui est très très grave dans cette affaire, c'est que on désigne une catégorie, une ethnie, un groupe. Désigner une catégorie c'est extrêmement dangereux, c'est même amoral à l'extrême. J'ose espérer que c'est une maladresse, j'aurais espéré que cette maladresse soit corrigée, et que des excuses soient venues non pas de Mme Redding (qui d'ailleurs ne s'est pas excusée mais a regretté ce qui n'est pas la même chose), mais que des regrets soient venus du côté français, qui aurait regretté d'avoir mélangé, comme dans cette circulaire - il ne suffit pas de la retirer il faut aussi s'excuser, de l'avoir commise -, mélangé une catégorie avec les délinquants. Là il y a un glissement épouvantable.  »

Emmanuel Todd (à 4'46) : « Il y a quelque chose de très très grave, c'est le genre de président que l'on a ! Qu'un système comme le système français arrive à avoir ce machin à la tête de l'Etat, ... »

Frédéric Taddéi : « N'exagérez pas, je vous rappelle qu'on est sur le service public. »

Emmanuel Todd : « Je suis désolé j'ai relu la Constitution, il y a l'article 1 qui définit les français comme égaux, sans distinction d'origine... Il y a l'article 5 qui dit que le président de la République doit veiller à l'application de la Constitution... Donc actuellement nous avons un président de la République qui travaille contre le respect de la Constitution. »

Jacques Attali : « Vous devenez excessif là.  »

Emmanuel Todd : « Mais non je ne suis pas du tout excessif, vous êtes dans la pensée molle là ! »

Jacques Attali : « Je suis dans la nuance. »

Emmanuel Todd : « Vous ne voyez pas la gravité de ce qui se passe. Il y a l'article 68 de la Constitution, qui traite de la destitution éventuelle du président de la République pour grave manquement à ses fonctions de président. Un président de la République française, qui en situation de crise économique, de déroute économique, consacre son énergie à pourchasser quelques gitans, n'est plus dans sa fonction ! »

 


Todd : « une xénophobie téléguidée par en haut »

Emmanuel Todd : « Ce que l'on sent actuellement, dans les tréfonds de la société française, n'est pas une angoisse sur l'immigration. (...) Il y a quelque chose qui vient d'en haut, qui est téléguidé d'en haut, et c'est ça qui est inadmissible ! (...) Vous sous-estimez la gravité morale de la situation. Il y a vraiment quelque chose de très grave qui est en train de se passer. Il ne suffit pas d'avoir un ton raisonné et posé pour être du côté de la justice et de la raison. (...) On vit une situation de crise économique dramatique, (...) on est comme sur un autre mode comme dans les années 30 : nous devons avoir une vigilance particulière sur toutes les utilisations de la xénophobie, téléguidée par en haut. (...) Le problème c'est pas l'immigration, le problème c'est la crise de l'Europe, des sociétés occidentales, avec cette montée de la xénophobie, et d'une xénophobie qui est téléguidée par en haut. »
   
   

 

L'analyse de Didier Porte

   


Didier Porte : Sarkozy, «une maturité affective d'un gamin de 17A»

Didier Porte : « Je ne vais pas aller sur le fond, mais quand je vois les images de Sarkozy avec Barroso et cette malheureuse commissaire luxembourgeoise, je retrouve quand même le Sarko qui dit "descend, viens me le dire en face si t'es un homme" (2), et c'est vrai que quand Todd parle de "machin"... On ne parle pas assez quand même de ce profil psychologique de Sarkozy qu'on retrouve là une fois de plus, qui est un type qui a un niveau de maturité affective d'un gamin de 17 ans... »

Jacques Attali : « N'exagérez pas, vous parlez du président de la République il y a des limites quand même. Vous nuisez à la cause que vous prétendez défendre. »

Didier Porte : « Mais si, je parle du président de la République je suis désolé, Sarkozy qui va dans les sommets internationaux avec un petit tabouret pour être plus grand, ou avec des talonnettes, excusez-moi... »

Frédéric Taddéi : « Mais c'est pas vrai, Didier Porte... »

Didier Porte : « Mais si c'est vrai je suis désolé, il y a des images...(3) Je trouve que pour le rayonnement de la France c'est pas terrible ! »

(2) Voir la vidéo : Nicolas Sarkozy: Ben viens... Descends un peu !
(3) Dossier complet : Sarkozy, un problème de taille


   
    

Sur la "menace terroriste"

 

Belle tirade humaniste de Jacques Attali :


«l'islam, une des dimensions de la civilisation européenne»

Où l'on note ceci :

Jacques Attali (à 3'03) : « Tout ce dont on parle, comme ces attentats, qui sont fantasmatiques, et qui arrivent à point nommé - s'ils arrivaient -, comme pour [le] 11 septembre où on a à juste titre critiqué la CIA de ne pas s'en être occupé avant... »

 

 


Todd sur Sarkozy et la "menace terroriste"

Emmanuel Todd : « On peut boucler la conversation, c'est à dire si on a un gouvernement qui nous explique que quelques milliers de Roms, c'est le problème central de la société française, est-ce que l'on va croire sur la question du terrorisme un gouvernement comme ça ? »

 

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En février dernier, Emmanuel Todd dressait déjà un noir tableau du "sarkozysme" :



Todd : "Le sarkozysme, un vide dangereux" (Mediapart)
envoyé par Mediapart


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A consulter aussi :

Emmanuel Todd : "Ce que Sarkozy propose, c'est la haine de l'autre" (Le Monde, décembre 2009)

Les sévères diagnostics de Emmanuel Todd (mai 2008)

   

   

Lien vers ce billet :
ECOINTERVIEW