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Une sorte de rumeur enfle depuis hier sur le net : l'écrivain Patrick Besson, chroniqueur au Point, aurait écrit un billet dégueu, "xénophobe" même, visant Eva Joly.

ça n'y va pas avec le dos de la cuiller :

  • Il s'agit d'un édito "indigne", selon SOS Racisme qui dénonce "la dérive nauséabonde du texte, tournant en 'dérision' l'accent d'une candidate à l'élection présidentielle". Pour l'association, "ce pamphlet ne relève pas de la simple maladresse ou d'un humour (des plus douteux) mais bien d'une vision à connotation xénophobe", dans la lignée de celui de "l'extrême droite française" qui, "à la fin du XIXe siècle, attaquait Léon Gambetta sur son accent toulousain". (LeMonde.fr)
  • "Je sors consterné de la lecture du billet de Patrick Besson sur Eva Joly dans le Point de cette semaine où il invente un discours de présidente ridiculisée par un accent norvégien (ou allemand ?). En réactivant le spectre du « boche » au détriment d'une compatriote, M. Besson fait preuve d'une xénophobie insupportable. [...] Ce n'est pas simplement grotesque, c'est criminel." (François Delapierre, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon)


On cherche le billet de Besson, et on tombe sur ça :

Zalut la Vranze ! Auchourt'hui est un krand chour : fous m'afez élue brézidente te la République vranzaise. Envin un acde intellichent te ce beuble qui a vait dant de pêdises tans son hisdoire, sans barler éfitemment te doudes les vois où il a bollué l'admosphère montiale afec tes essais nugléaires, mais auzi les lokomodives à fapeur, les hauts vournaux, les incenties de vorêt, les parbekues kanzérichênes tans les chartins te panlieue, chen basse et tes meilleures, che feux [...]

Et ainsi sur une page entière.

Un amoureux de Balzac reconnaît immédiatement la façon dont Balzac reproduisait le parler de Schmucke (le vieux professeur de musique Alsacien) et autres personnages teutons comme Nucingen, ceci sur des pages et des pages !

Seul un vrai amateur de Balzac peut s'adonner à cet enfantillage : reproduire lui-même le "sabir teuton écrit" créé par ce génie (non encore reconnu à sa juste valeur) nommé Balzac ! (1)

(1) Il y a quelques années, nous avons nous-même entretenu durant quelques mois une sorte de correspondance grotesque et hilarante avec un autre amateur de Balzac : uniquement au moyen de ce "sabir balzaco-teuton", très codifié si l'on y regarde de près (telle consonne est toujours échangée avec telle autre etc.).

Exemples pris au hasard dans Le Cousin Pons (c'est Schmucke qui parle) :

- [...] che le sais... mais sonchez que che zuis zeul sur la derre, sans ein ami. Fous qui afez bleuré Bons, églairez-moi, che zuis tans eine nouitte brovonte, ed Bons m'a tit que j'édais enduré te goguins... [en italiques dans le texte] (Chapitre LXXI)

"Traduction" :

- je le sais... mais songez que je suis seul sur la terre, sans un ami. Vous qui avez pleuré Pons, éclairez-moi, je suis dans une nuit profonde, et Pons m'a dit que j'étais entouré de coquins...

- Ch'aime mieux le baufre ménache d'in hôme de cuier qui a bleuré Bons, que les Duileries afec des hômes à face de digres ! Ché sors de foir des digres chez Bons qui font mancher dut !... (Chapitre LXXIV)

"Traduction" :

- J'aime mieux le pauvre ménage d'un homme de coeur qui a pleuré Pons, que les Tuileries avec des hommes à face de tigre ! Je sors de voir des tigres chez Pons qui vont manger tout !...

Il est facile de repérer les quelques règles de base du sabir "balzaco-teuton". Par exemple, le "D" s'échange toujours avec le "T" et inversement : Tuileries se transforme en Duileries ; dans devient tans.

Après examen de l'extrait de Besson cité plus haut, on se rend compte que l'écrivain français respecte à la lettre le sabir écrit, inventé par son glorieux ancêtre. "Zalut la Vranze ! Auchourt'hui est un krand chour" (Besson) : le Z s'échange avec le S ; le V avec le F ; le "ch" avec le "j", etc. : le sabir balzaco-teuton dans sa pure orthodoxie ! (2)

(2) En regardant bien dans les coins on aperçoit dans la re-création de Besson quelques menues imperfections (volontaires peut-être, afin que son billet reste un tant soit peu lisible pour le profane). Un extrême-orthodoxe du "sabir balzaco-teuton" aurait écrit : "Zalud la Vranze ! Auchurt'hui est ein krant chur".

Patrick Besson aurait inventé de lui-même un vague sabir "teutonisant", il aurait mérité le mépris (sa seule motivation aurait été de se moquer, tel un âne, de l'accent de Eva Joly). Or il a de fait consacré l'intégralité de sa chronique à l'exercice de pitrerie chéri par Balzac tout au long de plusieurs romans, et en en respectant consciencieusement les règles : son billet est premièrement un exercice d'admiration, de dévotion, envers le grand écrivain français (non encore reconnu à sa juste valeur). Lorsque l'on connaît et aime Balzac on ne peut réagir au billet de Besson que de façon amusée...

 

 

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Mise à jour 04/12/2011

 

Pour voir plus clair sur le contenu, "traduction" du texte de Besson (même pour un habitué du sabir balzaco-teuton ce texte est d'une lecture pénible, Balzac ne faisait pas ça plus de 3 ou 4 lignes à la suite) :


Salut la France ! Aujourd'hui est un grand jour : vous m'avez élue présidente de la République française. Enfin un acte intelligent de ce peuple qui a fait tant de bêtises dans son histoire, sans parler évidemment de toutes les fois où il a pollué l'atmosphère mondiale avec des essais nucléaires, mais aussi les locomotives à vapeur, les hauts fourneaux, les incendies de forêt, les barbecues cancérigènes dans les jardins de banlieue, j'en passe et des meilleures, je veux dire des pires, des meilleures c'était de l'humour, parce qu'il ne faut pas croire que l'humour c'est réservé aux français de souche. Donc, à la suite de l'accident d'avion où a péri le candidat UMP, de l'accident de voiture où a péri le candidat PS, de l'accident d'autocar où ont péri les sept candidats centristes, de l'accident d'ascenseur où a péri la candidate FN en visitant une cité difficile du nord de Paris et de l'attaque cardiaque qui a mis un terme aux jours du candidat Front de gauche lors d'une réunion contradictoire avec Christine Boutin, je me retrouve seule en tête du premier tour puisque la seule toujours vivante. Je sais, certains esprits comme ce peuple dégénéré n'en manque pas, hélas - les Scandinaves, c'est autre chose, c'est moi qui vous le dis - mettront en avant le caractère impromptu de mon arrivée au pouvoir, n'empêche que celle-ci est complètement légale et constitutionnelle, j'ai vérifié dans le code civil. Je n'hésiterai pas à vous mettre en examen et écrouer toute institution qui s'élèvera contre la fatalité du scrutin historique de mai 2012. Que cela soit bien clair entre nous, Mesdames et Messieurs les discutailleurs xénophobes et pollueurs dont le pays ne veut plus, ainsi qu'il l'a montré lors de cette élection.

Les premières décisions que je prends ce jour sont les suivantes, je vous demande de bien m'écouter parce que j'ai horreur de me répéter : destruction immédiate de toutes les tours de la Défense et de la porte d'Italie afin de rétablir en ville une architecture à vocation humaine, des week-ends sans voitures afin que le peuple français malade et intoxiqué retrouve une atmosphère saine et une activité physique digne de ce nom, fermeture et transformation des centrales nucléaires en lieux de culte pour toutes les victimes de malformations congénitales dues à la pollution de notre atmosphère, l'Elysée sera transformé en centre d'accueil pour sans-abri et la présidente, c'est-à-dire moi, ira loger dans une petite maison de bois d'un camping bio de la banlieue parisienne et se rendra au bureau en vélo ou, en cas d'urgence, par exemple une guerre contre un pays pollueur ou un coup d'Etat hélas toujours prévisible d'une armée inféodée aux marchands d'armes nucléaires, en mobylette électrique. Enfin je créerai un ministère du végétarisme qui fait aujourd'hui défaut et sans lequel un pays moderne ne saurait bien se nourrir.

On le voit, c'est une pochade. Quelques traits amusants de par le décalage avec ce que pouvait connaître Balzac en son temps ("les parbekues kanzérichênes tans les chartins te panlieue"). A notre avis le comique résidait en bonne partie dans la reprise du procédé de Balzac (le fait que personne ne s'en rende compte et que tout le monde se mette à hurler, a aussi quelque chose de comique - pas tellement en fait).

Patrick Besson se moque un peu de Eva Joly (de son humour notamment), mais gentiment : il y a même quelque chose de tendre dans son texte. Besson semble anticiper l'accusation de xénophobie à son encontre (signe qu'il s'agit bien de sa part d'une pochade, et non dénuée de provocation) : "Mesdames et Messieurs les discutailleurs xénophobes et pollueurs dont le pays ne veut plus, ainsi qu'il l'a montré lors de cette élection."

 
Note. Il est contre-productif de la part de EELV de réagir à ce billet de Besson. Mieux aurait fallu l'ignorer (encore mieux : le prendre avec humour). Le ridicule n'est pas loin, et à notre avis il n'est pas du côté de Besson.

 

 

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Mise à jour 06/11/2011

 

En 1999, Patrick Besson se qualifiait de « amoureux fanatique » de Balzac

 

En une minute de recherche sur le net (avec les mots-clé Patrick Besson Balzac), on a confirmation que Besson est grand amateur de Balzac (1) : suffisamment pour avoir « emprunté à Balzac le titre d'un roman jamais rédigé » et donné « une suite ironique et frénétique aux "Scènes de la vie privée" [de Balzac] », précise la Revue des deux mondes en janvier 1999. 

Dans ce même numéro de la Revue des deux mondes, Jérôme Leroy (5ème intervenant dans les commentaires ci-dessous, et qui on vient de l'apprendre causera dans le télécran ce soir chez Taddéï dans Ce soir ou jamais (2)), Jérôme Leroy signait lui-même un article au sujet de Balzac.

(1) Entre autres méfaits balzaciens signés Patrick Besson on trouve aussi trace d'une postface à une édition de la Monographie de la presse parisienne de Balzac. Plus grave : dans Les frères de la consolation (Grasset & Fasquelle, 2005), "fresque enfiévrée et chatoyante du XIXe siècle", Patrick Besson va jusqu'à faire apparaître Balzac lui-même (source).

(2) Jérôme Leroy est sans doute invité pour parler de son roman Le Bloc. "L'accent d'Eva Joly" figure néanmois au sommaire de l'émission.
 

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Après achat en ligne, pour la somme de ein éros ed zinnegande zendimes, de l'interview de Patrick Besson dans la Revue des deux mondes de janvier 1999 citée plus haut, on découvre des propos intéressants. Après avoir expliqué qu'il a lu toute la Comédie humaine de Balzac « dans l'ordre logique de parution des volumes », Besson précise :

  • « Je pense que chez un écrivain il n'y a vraiment que cinq ou six livres qui comptent. Ou bien il s'en tient là comme Flaubert, ou bien il en écrit près d'une centaine comme Balzac, mais parmi cette somme une demi-douzaine importent vraiment ; le reste s'adresse au club des inconditionnels, des amoureux fanatiques. Mon titre préféré ? Les Illusions perdues et notamment la seconde partie. Pour une raison particulière : personne, à mon sens, n'a su aussi bien que Balzac peindre le milieu littéraire. »


Patrick Besson, de son propre aveu, se range donc dans la classe des "amoureux fanatiques" de Balzac (seuls capables de s'adonner à la pratique scrupuleuse du sabir balzaco-teuton).

 

Patrick Besson conclut ainsi l'entretien :

  • « Balzac est bon quand il décrit des héros mauvais, et l'on remarque que chaque fois qu'un écrivain veut peindre des héros bons il devient mauvais. Or, notre époque demande à l'artiste d'être vertueux, de célébrer le bien et de vitupérer le mal, à la manière d'un catéchiste. Bref, de montrer la face positive de la comédie humaine, ce qui explique pourquoi notre littérature est si mal portante : c'est une littérature de petite vertu. Quant à la postérité du roman balzacien, comme tout grand créateur Balzac a rendu impossible après lui la forme de roman qu'il avait inventée. Le roman balzacien est mort avec lui. »

 

   

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